Accueil Dossier : Culture & histoire des voyages chez les arabes
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Source : Préface - Voyageurs arabes, édition Gallimard

Délaissant alors quelque peu la poésie qui était l'expression de la culture bédouine, les Arabes ont désormais donné la priorité à la prose qui leur a permis de diversifier leur expression. En outre, l'ouverture de la culture arabe aux cultures grecque, persane et hindoue leur a suggéré de nouvelles formes littéraires. Et, de la convergence de tous ces éléments, est apparu l'adab 1 dont la mission est d'enseigner tout en divertissant. C'est le kâtib, secrétaire de chancellerie, humaniste doué d'une large culture lui permettant de traiter des sujets variés et maître d'une langue châtiée, qui est l'inspirateur de cette nouvelle forme d'expression ; son influence a perduré pendant de longs siècles jusqu'à l'aube des temps modernes et s'est exercée dans toutes les branches de la production intellectuelle.

L'homme a toujours aimé se déplacer. Est-ce parce qu'il se sent nomade sur cette terre, sa vie d'ici-bas n'étant qu'un passage obligé vers l'au-delà ? De ce sentiment d'instabilité, naît l'inquiétude de l' « établi » qui lui impose des contraintes ; il rêve alors de s'évader vers un ailleurs qu'il imagine tout à fait différent de son milieu habituel : le voyage n'est-il pas mythique avant d'être réel ? En effet, le voyageur a, durant son errance, l'occasion de « dévoiler » ce qu'il ne connaît pas . Acquérir le savoir est un des profits qu'un proverbe arabe mentionne avec ces quatre autres : dissiper ses soucis, gagner sa vie, acquérir une bonne éducation et devenir l'ami des hommes distingués. On revient ainsi au destin de l'homme qui est d'acquérir la connaissance du bien et du mal durant sa vie terrestre, ce qui lui permet d'exercer son jugement de faire son choix, d'être responsable en somme. Mais à l'enivrement des premières découvertes, parce que la nouveauté a toujours de charme, succède le désenchantement lorsqu'on découvre qu'on a retrouvé que soi même dans les autres, l'homme n'étant que le miroir de son prochain. Et même si on a acquis de la considération pour autrui et pour et pour soi même,

Le retour au bercail a un goût amer. Ulysse, après toutes ces aventures ou le merveilleux l'a disputé au poids de la fatalité, revient dans sa patrie pour vieillir « plein d'usage et raison ». Ainsi chaque homme vit-il son odyssée. Alors, dans sa retraite, il se met à fantasmer : les souvenirs qui affluent à sa mémoire se transforment avec le temps, et, parce que la mémoire n'est pas souvent fidèle, l'imaginaire prend le pas sur le réel sans qu'on ne puisse plus, ou qu'on ne veuille plus, discerner l'un de l'autre.

Les arabes, plus que tous les autres peuples, parce que nomades, par atavisme, ont été des grands voyageurs. Le Prophète Muhammad, dans sa jeunesse, vécut la vie des marchands mekkois qui sillonnait les pistes pour se livrer au commerce. Plus tard, après que la Révélation lui eut été inspirée, il accomplit le voyage qui lui permit l'initiation suprême à la connaissance divine . Il alla, de nuit (isrâ'), de a Mekke à Jérusalem , et, de là, s'éleva vers les sphères célestes (mi'râj) à la rencontre des prophètes qui ont ouvert aux hommes le chemin de Dieu : Abraham, Moise, Jésus.

Dés que l'Empire musulman fut établi, les marchands sillonnèrent les routes et les mers pour échanger leurs produits. En effet, la position exceptionnelle qu'occupaient les pays arabes au croisement des voies de grand commerce favorisait cette situation4. Le monde musulman a donc assuré très tôt un rôle éminent de transition en mettant en communication ka Méditerranée et l'Extrême Orient. Il faut ajouter que l'unité politique de l'Islam fut un facteur favorable au commerce, au moment où l'Irak, sous les Abbassides, était la plaque tournante des échanges. Et lorsque la civilisation musulmane s'urbanisa, elle fournit des équipements portuaires et caravaniers appréciables pour le bon fonctionnement du trafic, et des cadres spécialisés qui tissèrent un réseau de correspondants et de répondants capables d'assurer la régularité des

Echanges. Le marchand devient le pivot essentiel de la société urbaine : boutiquier revendeur ou artison distributeur de ses propres produits, ou bien grand négociant dont la richesses était souvent le moyen si fabuleuse qu'elle devenait le mythique ; ayant été souvent le moyen de subsistance de l'Etat, celle -ci était l'objet de convoitise du prince qui mettait tout en couver pour se l'approprier. Cette opulence profitait aussi à la ville, grâce aux libertaires fastueuse du marchand qui enrichissait sa cité de monuments d'intrét collectif. Avec l'extension de l'aEmprie, les marchands essaimèrent en Inde, en Chine et en Afrique orientale où ils créèrent des villes - comptoirs destinées à servir de relais pour le trafic des produits rares ; ainsi des communautés musulmanes s'établirent dans les grands centres étrangers de commerce.

Les villes de l'Imprime étaient autant d'étapes caravaniers sur les voies qui rayonnaient de Bagdad, la capital ; vers les villes frontières (thughùr) et desservaient tous les grands axes. La sécurité était une condition sine qua non de ces déplacement et on est étonné de la facilité avec laquelle on voyageait alors : les pistes étaient balisées et connues dans leurs moindres étapes , elle étaient pourvues de structures d'accueil , caravanséllement qui assuraient aux voyages le logement et le ravitaillement ².Ces pistes étaient celles qu'empruntait la poste (barid), service essentiel du pouvoir abbasside, qui assurait le renseignement indispensable au maintien de la sécurité de la paix et constituait , ce faisant , un instrument politique très efficace .

Les grands voies caravaniers reliaient la Bagdad, via le Khuràsàn et la Transoxiane, avec une bifurcation à partir du Ferghàna, vers le nord-est, en passant par les steppes et vers -l'est, en faisant un détour par Kasbgar. Elles rejoignaient aussi l'Inde à partir du Khuràsàn, vers le sud-est les pays des Trucs et des Bulgares, vers le nord, via le Khâwàrizm, depuis le grand centre commercial d'Urgents .Par l'Anatolie, depuis la Syrie ou par l'Irak, les caravanes prenaient le atteignaient le Maghreb . Là, des noble. Depuis l'Egypte, elles atteignaient le Maghreb .La des pistes, reliaient le nord au sud (Bilàd as sùdàm ou Mali) avec lequel on faisait le commerce des esclaves noirs et de l'or. Ces pistés de portage et non de roulage , le charroi n'étant pratiqué qu'en pays truc , voyaient circuler des caravanes de cinq à six mille chameaux . Ibn Juba²et Ibn Battùta, impressionnés par leur nombre, la description et l'ordre qui y régnaient et auxquels chacun conscient que la sécurité et la survie étaient à ce prix, se plait, ont consacré de longues descriptions à ces déplacements.

Les routes maritimes , elles aussi étaient fort fréquents pendant les saisons qui permettaient la navigation même si, en Méditerrané , les flottes commerciales arabes , qui avaient déjà été supplantées par celles des Byzantins durant les IX et X siècle , avaient presque disparu ai XII au profit des puissances vénitienne et génoise 4.En revanche , la mer Rouge connaissait un trafic fructueux grâce aux pèlerins africains qui embarquaient à Aydat pour Djedda et vice , et aux marchands yéménites et africaines qui se livraient au commerce des épices venant de l'Inde . Enfin l'océan Indien, qui avait connu des l'Antiquité un trafic intense, continuait à être sillonné par des navires qui faisaient le va et -vient la péninsule indienne et l'oman5.Grace à l'apparition du gouvernail d'étambot et à l'utilisation nautique de la boussole, à partir du XIII siècle, la navigation fut simplifiée. Quant au trafic auquel se livraient les Persans et les Arabes avec la Chine, il est attesté des le IX siècle, mais après le sac de Canton en 878, les marchands arabes ne dépassaient pas la Malaisie. Ibn Batthyány atteste que la métropole chinoise avait été supplantée par la ville de Zaytùn (actuelle Ts 'in King) au moment où il visita la chine (milieu du XIVsiécle6).

Le commerce interrégional portait sur des produits de consommation courante ; en revanche, le trafic international s'intéressait davantage aux articles rares ; bois précieux parfums, épices, drogues, or ivoire .On avait alors peur de manquer de l'essentielle.

Et même du superflu, et le but primordial de l'économie était d'acquérir suffisamment pour remédier aux privations; on se souciait donc beaucoup moins d'exporter que d'importer. Les marchands entreposaient leurs produits dans des caravansérails (funduq), ce qui permettait à l'Etat de contrôler les arrivages et de prélever les taxes douanières et commerciales auxquelles ils étaient soumis ; ensuite, les articles étaient mis en vente à l'encan et achetés par des détaillants. La monnaie propre à chaque pays, voire à chacune des provinces, était généralement fondée sur le bimétallisme, or et argent. Cependant il existait déjà des systèmes de paiement qui avaient pour but de prévenir le vol, la perte et le transport de fonds lourds et encombrants : la lettre de change (hawâla en arabe et suftaja en persan) était utilisée au sein d'un même réseau de marchands, mais elle ne fut jamais pratiquée couramment comme mode de paiement dans le monde arabe. Les richesses acquises par les négociants étaient réinvesties d'abord dans le commerce, mais aussi dans le foncier. Il y avait donc dans l'Islam médiéval un gros « secteur capitalistique », comme le dit M. Rodinson , secteur qui englobait essentiellement le commerce et non l'industrie. Dès le X e siècle, avec la dislocation de l'Empire et la montée en puissance de l'armée, les marchands perdirent leur influence au profit des militaires devenus propriétaires fonciers grâce au système des iqrâ4, ce qui modifia quelque peu les données économiques.

La géographie arabe date du VIII e siècle, ce qui fait dire à A. Miquel qu'elle est fille du califat abbasside5 . Elle fut conçue d'abord comme un champ de recherches destinées à servir à la connaissance du monde. Comme l'homme était l'objet de son étude avec tous

Les problèmes que le milieu dans lequel il vit, elle fut surtout humaine. Mais elle évolua au cours des siècles : de techniques à son apparition, elle devint descriptive en adoptant des formes diverses ; puis, comme lassée de ses propres recherches sûre d'en avoir atteint les limites, elle fut réduite à la compilation. Seules les relations de voyages apportèrent ensuite de la nouveauté à cette littérature.

La géographie technique s'appuya d'abord sur la cosmographie que les Arabes découvrirent avec la traduction des ouvrages géographiques grecs au sein du fameux Dâr al hikma, institut fondé par al-Ma'mûn . Hunayn ben Isbâq (mort en 873) et Thâbit ben Qurra (mort en 901) offrirent à leur contemporains de versions arabes de l'Almageste de Ptolémée et de la géographie de Marin de Tyr. L'astronome al-Khuwârizmî (mort entre 834 et 844) est l'auteur le plus représentatif de cette géographie mathématique .

La première forme de la géographie descriptive, celle qui avait pour objectif la représentation de la terre (sûrat al-ard), était le fait des chancelleries. Le besoin qu'avait l'administration de la poste (barîd) de connaître les itinéraires conduisant de la capitale, Bagdad, aux pays frontières incitait les secrétaires à composer des ouvrages où tous les relais étaient signalés. Cela permettait à l'Etat de contrôler la situation administrative des provinces et d'évaluer leurs ressources afin de mieux percevoir l'impôt foncier (kharâj). C'est Ibn Khurradâdhbib (mort après 885) qui créa le genre avec son Kitâb al-masâlik wa-l-mamâlik 4, suivi d'al-Y a'qûbî 5 (mort en 891) et de Qudâma 6 (mort en 948) ; il faut toutefois signaler qu'entre le premier et le dernier, le genre évolua vers une géographie qui désormais tenait compte de l'histoire et de l'économie.

La géographie redevable de l'adab, celle de l'honnête homme, se nourrissait de relations de voyages ou d'ambassade, de récits sur l'histoire des villes et des pays et, gagnant en richesse, se parait une merveilleuse grâce à une imagination créatrice au service de l'expression. Ibn Rusteh et surtout Ibn al-Faqîh (morts après 903) en sont les meilleurs représentants. Al-Mas'ûdî (mort vers 956-957) appartient lui aussi à cette tendance : son encyclopédie, Murûj adh-dhahab (Les Prairies d'or), est un recueil de documents en tous genres pour le chois desquels il n'a exercé que peut d'esprit critique, mais qui pour la plupart personnels.

La masse documentaire étant désormais suffisante, la géographie se consacra à la description du monde : littérature dite des Masalik wa-l-Mamalik (itinéraires et royaumes) qui concerne les provinces du Dar al-Islam pour en détailler la topographie, l'histoire, les mours. L'ouvre d'al-balkhi4 (mort en 934) fut reprise par al-Istakhri5 (mort en 951) et complétée par Ibn hawqal6 (mort après 988), qui, grâce à la documentation réunie pendant ses voyages de l'indus à l'atlantique,systématisa l'observation personnelle. Al-Muqaddasî (mort après 990) fit évoluer le genre et donna une ouvre originale purement littéraire, grâce à l'apport de ses propres connaissances .

Ce genre des masâlik wa-l-mamâlik resta longtemps la forme traditionnelle de l'expression géographique.

Deux auteurs occidentaux en sont les représentants et doivent leur originalité aux informations nouvelles données sur l'Occident. Ce sont al-Bakrî (mort en 1094), qui fit preuve de sérieux dans ses recherches et composa une ouvre bien documentée mais sans originalité, et al -Idrîsî (mort en 1166) qui vécut à la cour de Roger II de Sicile et dressa pour lui un planisphère qu'il illustra par un livre de compilation connu sous le nom de Kitâb Rojâr (Le Livre de Roger). Il faudrait enfin citer al-Bîrûnî (mort après 1050) qui accompagna Mahmûd le Ghaznévide dans son expédition en Inde et composa par la suite une ouvre détallée, personnelle et objective sur ce pays . A partir du XIII siècle, les géographes consacrent leurs efforts à des récapitulations, des résumés de connaissances théoriques, des encyclopédies. Ces compilateurs, tels Yâqût al-Hamawî 4 (mort en 1229) et al-Qazwînî (mort en 1283), ont le mérite de condenser toutes les connaissances historico géographiques acquises par leurs prédécesseurs et de les présenter avec précision.

Au sein de cette littérature très spécialisée, qui représente la culture d'une élite avec sa dérive vers l'éclectisme entraînée par l'adab, apparaît le genre de la relation de voyage, libre recherche à partir d'une expérience personnelle, façon de voir le monde et de le peindre tel qu'il est perçu, liée au privilège de l'instant et répugnant à une représentation d'ensemble. Ce genre appartient donc tout à la fois à la géographie et à la littérature, mais aussi à l'histoire puisqu'elle décrit un espace en suivant l'ordre chronologique.

Ces relations de voyages sont apparues dans la littérature arabe sous la forme d'akhbâr, suites de récits discontinus et fragmentaires sans références. Les documents sur la Chine et sur I'Inde en sont la représentant le plus significatif. Leur rédacteur , anonyme, n'a eu pour rôle que de consigner les récits qu'il a pu glaner de sources orales (marins et marchands ) .L'intérêt de cette couver réside d'abord dans l'originalité des informations fourniers sur le commerce extrême -oriental au IX siècle , qui souligne l'importance des exportations dans cette économie unilatérale du besoin et non de l'échange : toutefois , il ne faut pas oublier la peinture des mours et des pays lointains , qui insisté essentiellement sur leurs différences insolites avec le monde islamique à travers un regard objectif . L'étranger s'y taille déjà une part appréciable.

Cette primaire relation suscita toute une littérature dite des ajà ib²(mirabilis ) qui se consacre à la description des merveilles du monde , mais aussi à tout ce que la création elle -même contient de merveilleux . D'ailleurs, au fur et à mesure que le public, très friand de cette littérature, en redemandait, ces merveilles ne furent même plus localisées géographiquement tant elles appartenaient à l'imaginaire. Abû Zayd as siràfi , « voyageur en chambre » , donna une suite aux Documents sur chine et sur l'Inde en reprenant les mêmes thèmes, développés dans le sens du merveilleux, en exagérant et en ajoutant toutes sortes de détails propres à étonner le lecteur . Il se montra beaucoup moins tolérant que l'auteur des Documents sur chine et sur l'Inde, insistant sur la supériorité de l'islam et des Arabes sur les peuples infidèles. Toutefois, le récit est mieux organisé. Le kitàb Ajà 'ib al-Hind4 (Merveilleux de L4inde), faussement attribué au capitaine Buzurg ben sbabriya, est de la même veine, mais avec une amplification du merveilleux. L'auteur recense les mystères de la mer et de ses êtres fabuleux, découverte de l'étrange avec tout le rêve qu'il véhicule. On y décèle aussi une tendance moralisante ; provoquant des sentiments de répulsion à l'égard de ce monde qui ne répond à aucune norme, on a pour dessein.

D'inciter le lecteur au bon choix .Ibrahim ben Wasif Shab ira même jusqu'à composer une véritable encyclopédie consacrée à l'insolite et intitulée Mukhtasar al-'aja'ib (Abrégé des merveilles). Désormais cette littérature des mirabilia s'apparente à celle du conte plus qu'elle n'appartient au genre géographique ; c'est d'ailleurs elle qui suscitera l'apparition des mille et une Nuits.

Dans le même ordre d'idées, mais avec u but tout différent, on s'est préoccupé de recenser les lieux saints : sanctuaires célèbres, vestiges rappelant la mémoire d'hommes illustres, monuments élevés à la gloire de célébrités, mausolées et tombes de saints personnages. Le dessein apologétique est à peine voilé et on y décèle un désir de revivifier l'Islam sans tenir compte désormais de ses différences. Cette littérature dite des Ziyarat (visite des lieux de pèlerinage) n'a que l'intérêt de localiser ces lieux et de les classer suivants leurs topographie ; elle a permis en outre de conserver la mémoire de vestiges disparus. Son meilleur représentant est Harawi al-Mawsili² (Mort en 1215).

Les récits d'explorations arabes entreprises dés le IX siècle pour découvrir les pays extérieurs au Dar al Islam n'ont pas été transmis directement par leurs auteurs ; ils ont donc l'inconvénient d'être souvent fragmentaire et bref ; en outre, la distance chronologique qui sépare le transmetteur de sa source suscite quelques doutes sur leur réalité d'autant que le goût que ces auteurs avaient pour le merveilleux a très certainement eu pour effet d'en gauchir le contenu.

Pour n'évoquer que les principaux, il faut citer 'Umara ben Hamza (mort en 814) qui fut envoyé par le calife abbaside al-Mansur à Constantinople, ghazal ambassadeur de l'émir de Cordoue 'Abd al-Rahman Il auprès du basileus, et Harun ben Yahyâ, prisonnier de guerre des Byzantins, qui aurait même visité après Constantinople Salonique et Rome sur le chemin de sa captivité. D'autres se sont aventurés au nord de l'Empire, comme plus tard Ibn Fadlân : Jarmî aurait voyagé chez les Avares, les Bulgares, les Slaves, les khazars sous le califat d'al Wâthiq (842-847) et aurait rédigé un livre de souvenirs qu'Ibn Khurradâdhbih mentionne . Sallâm l'Interprète alla reconnaître la muraille de Gog et Magog (Muraille de Chine) et s'aventura jusqu'à l'Oural pour le compte du calife al Wâthiq ; il raconta sa merveilleuse découverte au même Ibn Khurradâdhbih. Muhammad ben Mûsâ, lui aussi, aurait visité le pays des Khazars ; il est surtout connu pour avoir chercher à localiser la caverne des Sept Dormants4 en Asie Mineure, toujours pour le compte de calife al Wâthiq décidément fort curieux5 ! D'autres explorateurs tels Abû Abd allah Muhammad ben Ishaq, probablement marchand, auraient visité, avant 903, les Indes et l'Insulinde ; celui-ci en fit le compte rendu à Ibn Rusteh6. Uswânî, au service du général du fatimide al Jawhar, partit en expédition en Nubie en 969-973 et rédigea au retour un Kitâb akhbâr an-Nûba (Histoire des Nubiens) auquel al Maqrîzî (mort en 1442) fait référence 7 . Ibrâhîm ben Y a'qûb, marchand juif espagnol, fit un voyage en Europe dont il reste quelques fragments dans l'ouvrage d'al-Bkrî pour la description des Slaves et chez al-Qazwînî pour l'Europe occidentale8. Quant à Ibn al-Mujâwir (1204/1205-1291), il s'est intéressé tout particulièrement à la géographie de l'Arabie occidentale et méri- dionale . Enfin, il faut signaler l'exploit des Aventuriers (Al-Majrûrûn), huit jeunes gens qui s'embarquèrent à Lisbonne, au IV e siècle, pour explorer Madère et les Canaries. De ces explorateurs, il reste trois risâla importantes : la première, celle d'Ibn Fadlân, qui a consigné ce qu'il a vu lors de son voyages au pays de Bulgares, en 921, dans l'ordre de son itinéraire, systématisant la relation entre le temps de l'espace parcouru. À l'information véritable (renseignement ethnologiques sur les peuples turcs et slaves), la risâla intègre des traits légendaires (Gog et Magog) parce qu'elle appartient encore au genre des akhbâr qui font une large part au merveilleux. Abû Dulaf Mis'ar est Mis'ar est, quant à lui, l'auteur des deux autres risâla : la première relatant un voyage en Asie centrale, en Malaisie et en Inde4 et la seconde en Iran et en Arménie5. C'est un fantaisiste qui eut une vie aventureuse, fréquentant tour à tour les princes de Bukhârâ, du Sijistân et d'ar-Rayy et les truands ; il le fut non moins dans ses deux relations de voyage. La première résulte d'ailleurs d'un déplacement imaginaire, celle d'un voyageur qui puise ses informations dans les compilations géographiques et qui livre un récit récréatif où il traite des thèmes à la mode tout en faisant montre de sa culture. La seconde a été composée à la suite d'un voyage réel dont l'itinéraire est fidèle. Abû Dulaf Mis'ar savoure le plaisir du voyage et de la découverte : il note tout ce qu'il voit, saute d'un sujet à l'autre, s'intéressant beaucoup aux choses insolites propres à divertir le lecteur.

L'obligation religieuse qui incombe à tout musulman de faire au moins une fois dans sa vie - et si les conditions pécuniaires le lui permettent ? le pèlerinage, cherchant dans la visite des sanctuaires à s'approcher prier le passé pour en faire leur présent, le furent aussi par la recherche de la sciences, celle que tout honnête homme se doit d'acquérir pour vivifier sa foi. Ainsi l'attrait de l'Orient pour l'Occident musulman résidait dans ces foyers de culture qu'étaient les mosquées et que seront plus tard les madrasa, lieux où se transmettait la science sous tous ses aspects : théologie pure,exégèse coranique, traditions, jurisprudence ( fiqh). En outre, le mouvement soufi qui se développait en Orient incita les Occidentaux à fréquenter les cercles de réflexion, recherche de l'absolu dans une communion de pensée et de foi.

Un genre littéraire naquit des voyages qu'accomplirent ces Occidentaux andalous et maghrébins : la rihla, journal de voyage avec descriptif de l'itinéraire poursuivi, aller et retour, accompagné d'observations politiques, économiques, historiques, sociologiques.Ces naturellement sur la description des Lieux saints, La Mekke et Médine, qui porte l'intérêt du pèlerin, mais il ne peut négliger les étapes pieuses et studieuses dans les grandes métropoles de l'Islam. Ibn Jubayr consacra le genre et en fut ensuite le modèle jamais égalé, réussissant à maintenir dans son récit l'harmonie entre la part qu'il réserve à la documentation religieuse (évocation des Lieux saints et des rites du pèlerinages) et celle de sa propre vision des choses. D'autre part, le talent descriptif et l'acuité du regard qu'il porte sur tout ce qu'il découvre sur les gens qu'il rencontre contribuent à faire de sa Rihla un récit plein de vie et de pittoresque 4. Les successeurs d'Ibn Jubayr tenteront en vain de l'imiter sans parvenir à retrouver l'équilibre qu'exige le genre s'il veut être tenu pour littérature. Peu à peu la partie hagiographique occupa l'essentiel de la relation, au détriment de la description de la historico géographique. On mentionnait tous les maîtres qu'on avait rencontrés au cours de son voyage, Les ouvres qu'on avait étudiés sous leur autorité, les sujet débattus lors de ces études ; en outre, le style devint impersonnel et l'expression recherche .Parmi les auteurs de ces rihla qui ont continué à avoir la faveur du public et qui sont d'importance inégale, il faut citer l'Andalou Ibn Sa 'ida ad _Magbribi (1208-1286) qui composa un journal de voyage à la suite d'un pèlerinage accompli vers 1250. Les auteurs postérieurs qui l'ont exploité tels qu'al -Maqqari et Abû al-Fidà ont remarqué que ses erreurs étaient nombreuses. Quant à al-Abdari, il n'a aucun talent de géographe et sa Rihla al-maghribiyya 4 (Rihla magbrebine) n'offre que de la description sommaire des lieux visités. L'intérêt de son ouvrage réside plutôt dans les informations qu'il donne sur l'état de l'érudition et de l'instruction musulmanes dans les pays qu'il a visitées, contribuant ainsi à l'histoire des savants de cette époque. Plus tard, at. -Tijuana (mort en 1310) rédigea une rihla 5 qui vaut par les renseignement géographie, historique et ethnologique qu'elle fournit sur l'Ifriqiya (tunisien actuelle) .Avec le Taj al-mafriq fi tahliyat ahlal-mashriq 6 d'Abû al-Baqà Kbàwai (mort en 1336-1340), la géographie est presque totalement délaissée au profit des digressions scientifiques, théologiques et littéraires.

Il faut attendre le XVII siècle pour que les rihla réapparaissent sur la scène littéraire, après avoir subi une longue éclipse due au déclin politique du Maghreb et à la chute du royaume de Grenade ; toutefois, elles auront perdu leurs qualités essentielles, descriptives, pour ne traiter que de sujets juriqiques7. Parmi ces rihla, on signalera tout particulièrement celle d'al-Ayyàshi (1628-1679).

Qui se présente plutôt comme une vaste encyclopédie des sciences musulmanes et du soufisme de cette époqué. Le livre « est platement écrit ou tombe dans l'amphigourisme quand l'auteur veut travailler son style. Les description sont serbes et sons vie ». Les successeurs d'al-Ayyàbsi, tel Nasir ad -Dari (1647-1771), le pilleront .M.Hadja-sodok voit celui -ci « accroupi dans la zawiya paternelle, une plume indocile à la main, cherchant en vain des phrases pour essayer de noircir quatre cents feuilles4 ».

Le dernier auteur d'une rihla de quelque importance, al - War -tbilàni5 (1710-1779), a le mérite de donner des détails précieux sur le voyage nord-africain des pèlerins.

La liste des rihla de pèlerinage pourrait être allongée, car ce gêner littéraire a être cultivé. Il a même repris de la vigueur sous l'influence et à l'imitions de l'Europe. Il s »enrichit alors d »une documentation iconographique comme la Rihla ai-Hijàziyya6 de Muhammad LA BIB al-Batanuni qui accompagnage le khédive Abbas Hilmand Pacha, en 1909, dans son pélagienne à la Macke. Restent les nombreux voyageurs qui se sont déplacés pour le seul plaisir de découvrir le monde. Abû Hàmid al-Gbranati (mort en 1170) a laissé les souvenirs de son voyage dans le Dar al Islam, les provinces haute -Volga, la Bactriane et la Hongrie où il séjourna trois ans 7. Sa documentation est riche et les données intéressantes, les natations précises et les monographies fouillées, mais il est souvent attiré par le légendaire et le merveilleux, ce qui altéré un peu sa crédibilité. Ibn Battùta clôt brillamment la liste de ce type d'ouvrages avec son Tuhfat an nuzzàr fi.

Ghardaïa al-asmàra wa -aja ib. Voyageur infatigable, sur les routes pendant vingt-cinq ans, il a vu tant de chose insolites et rencontrée tant d'illustres personnage qu'il a du mal à juguler le flot de ses souvenirs ; le temps ayant passé et les difficultés du voyage s'entant estompées, il rêve tout éveillé à son long périples et recréé le réel à partir de l'imaginaire.

La géographie arabe est donc tout à fait spécifiée : c'est l'adab qui lui a permis de devenir éclectique en l'autorisant à traiter de nombreux sujets. Elle peut être considérée comme une science utilitaire en ceci qu »elle est un des moyens de la communication d'un savoir destin à être dispensé au grand nombre. Sa caractéristique essentielle est peut -être de tendre de rendre compte du monde extérieur - pour l'illustrer -mais sans cherche à l'expliquer : elle en effet à la seul représentation de la terre telle qu'on la voyait, en récusant la tentation qui la ferait succomber à projeter à partir de cette représentation un futur.

Aborder l'étude de la rihla, c'est se poser en premier lieu une question : comment les voyageurs consignaient -ils leurs souvenirs ? On sait que les moyens d'enregistrement étaient rudimentaires. En somme, c'est se demander si les relations des écrivains voyageurs sont faibles et quelle est, dans ces récits, la part de la fiction. Les auteurs ne nous ayant pas livré le secret de l'élaboration de leur ouvrages, on peut subodorer qu'ils notaient au moins les noms des personnes qu'il rencontraient et les toponymes qui jalonnaient leurs itinéraires. Leurs sources sont en majorité personnelles : leur récit est né d'une appréhension concrète du réel et contact vécu avec les personnages ; c'est l'observation directe (iyan) qui leur a permis de saisir intuitivement le sens des chose et le déroulement des situations. Le rôle des informations auxquels ils sont eu recours pour nourrir leur documentation est naturellement important, qu'ils aient rencontré soit des hommes du pays, au hasard du voyage, soit encore des lettrés, gardiens de la mémoire collective : les premiers ont fourni des informations de valeur relative et se sont souvent bornés à transmettre des anecdotes divertissantes ou merveilleuses, les second ont renseignements concernant le Passé et le présent vraisemblables et crédibles. En revanche, les sources livresques ont généralement peu de place dans de tels récits ; les géographes se référeront parfois a des sources qu'ils ont pu consulter sur place, tel Ibn Jubayr qui puise quelques-unes de ses informations sur Damas dans le Fadâ'il Dimashq . Ibn Battûta, ou peut-être son secrétaire Ibn Juzayy, car il est difficile de faire la part des responsabilités qui incubent à chacun, a cité des passages entiers de son prédécesseur. Il est vrai que les auteurs, arabes de cette époque pensaient que le plagiat n'était pas répréhensible en soi : ils ne faisaient, en sommes, que se référer à leurs pairs auxquels ils empruntaient__ suivant le besoin __, une culture commune, la littérature étant tenue pour un legs dans lequel on peut délibérément puiser et auquel on peut apporter quelques retouches, si on juge qu'elles sont nécessaires pour l'intégrer harmonieusement à sa propre rédaction, ou __ plus simplement __ si le désir l'exige. D'ailleurs, le prestige auprès du lecteur semble s'être conservé malgré les redites inévitables qu'entraînent ces emprunts.

La matière étant recueillie, la documentation prête, il faut alors faire un tri parmi la masse des souvenirs et des impressions que le voyageur a rapportés de son périple. Comme la nature même de ce genre de récit, né d'une aventure solitaire, n'est ni de prouver, ni de démontrer, l'auteur ouvre un espace de jeu, régi par le seul principe de plaire, qui n'est pas le moindre charme du récit de voyage. Le journal n'a pas à respecter de règles précises, à l'exception de celles qu'on veut bien fixer ; il est libre de toutes contraintes à la différence de la géographie dont l'objet est défini.

La comtesse de Gasparin, qui avait elle-même écrit un journal de voyage, remarquait que le genre « manquait de vue d'ensemble, souvent de perspective et ressemblait un peu à un tableau qui n'aurait que le premier plan ». La relation revendique le droit à l'amateurisme qui semble être d'ailleurs le gage de la sincérité du narrateur, car celui-ci refuse les contraintes d'un genre littéraire pour emprunter à la diversité des techniques narratives du conte. Il en résulte une cohésion moindre à cause de la discontinuité supposée reproduire le système même de la vie en voyage.

L'exposé est donc linéaire, formé de séries de gros plans cadrés suivant le même code. Les jugements portés prouvent un manque de consciences de la hiérarchie des valeurs car les auteurs croyaient au prestige de l'autorité et évaluaient par rapport au connu et au préjugé. Souvent ils étaient même assez naïfs pour gober toutes les fables qu'on leur racontait. Ne se livre-t-on pas au voyage pour connaître quelles hantises nous habitent ? C'est donc à faire partager au lecteur son propre dépaysement __ cette irréalité dans laquelle est plongé tout voyageur qui a laissé derrière soi les contraintes ordinaires ou absurdes de l'existence __ que s'attache un auteur, car il sait que la pérégrination fait tomber dans un monde différent. Un milieu nouveau et inconnu à la fois ordonne l'existence selon un autre rythme : c'est ainsi que tout voyageur retrouve un plaisir qui était celui de sa propre enfance, cet espace étroit __ dans sa vie __ où la liberté lui était accordée.

Les quatre récits de voyages qui constituent ce recueil suivent des constantes qui tiennent à leur matière même, et présentent des divergences, moins nombreux, qui sont dues à des causes extérieures. Les auteurs de ces rihla donnent tous du monde une définition spatiale à partir de la vision linéaire qu'ils ont du voyage. L'exposé est quantitatif et progresse, non en profondeur, mais à l'horizontale, en usant de digressions et de parenthèses ; on se contente généralement d'accumuler les données en leur comparant ou en leur opposant celles qui sont familières. On ne pense pas en terme de généralisation et d'abstraction, mais on s'attache aux singularités. On dresse donc des listes de faits, on les classe parfois, principe même de la nomenclature. Le voyage est avant tout un itinéraire dont on égrène les étapes tant les conventions sont difficiles à transgresser.

Pour ces voyageurs un Etat est d'abord une dynastie, puis une capitale. La dynastie est parfois puissante et étend son autorité à un empire : c'est le cas des Abbassides au début de leur apparition sur la scène politique tels qu'on les découvre dans les Documents sur la Chine et sur l'Inde et dans la Risâla d'Ibn Fadlân. La dynastie peut n'être qu'une famille qui s'est taillé un fief dans une province ou s'est rendue maîtresse d'une seule ville et de ses alentour.

Tours comme ce fut le fait de l'Empire musulman après sa dislocation. Mais, quelle que soit la période concernée, le souverain est décrit comme un être parfait qui exerce une justice égale entre ses sujets, les défend contre les ennemis extérieurs, est généreux, brave et dévot, prenant conseil auprès des sages et punissant d'une façon exemplaire ou récompensant largement. Pourquoi si peu d'objectivité dans ce domaine ? On se référait à l'idée qu'on se faisait alors du prince, roi dieu, quand bien même on avait à subir son iniquité et ses châtiments. En outre, tributaire du pouvoir en place, surveillé de prés par le service de renseignements du souverain qui craignait quelque subversion de la part des étrangers, le voyageur avait tout intérêt à entrer dans les bonnes grâces du prince dont on était flatté de fréquenter les grands et __ en s'en prévalant __ d'en tirer des bénéfices. C'était l'occasion de rêver devant les fastes des cours orientales chez lesquelles on pouvait puiser de merveilleuses informations. Ainsi, de la vie politique, il ne reste dans ces récits qu'une succession d'intrigues et de la recension des cabales et des rébellions. Les auteurs de récits de voyages n'ont donc jamais cherché à fonder un système ou une philosophie de l'histoire, ne s'attachant au fond qu'à l'anecdote et ne privilégiant que l'incident particulier, fixant un éparpillement de détails ; le souci de la vérité se trouve à l'évidence reléguée à l'arrière-plan.

L'Etat est aussi la capitale où vit la famille régnante ou la ville du gouverneur de la province, l'identification de la ville et du pouvoir dérivant de ce système politique. X. de Planhol souligne que « par ses contraintes sociales, comme par ses exigences spirituelles, l'islam est une religion citadine et la ville est le support de la foi et le cadre idéal de vie ». C'est bien ainsi qu'il faut lire la description qu'on laissée les voyageurs de ces localités où ils ont fait étape. La ville, c'est essentiellement la grande mosquée : centre politique puisque de la chaire est lancé le sermon du vendredi dédié au souverain auquel on choisit de faire allégeance, lieu de culte où les citadins se retrouvent pour communier dans une même foi, lieu de justice où le cadi siége pour trancher les différends, lieu de culture et d'enseignement fréquenté par des maîtres réputés dont on recherche la science et __ enfin __ espace de rencontre.

C'est donc à en faire la description __ tout particulièrement celle de l'intérieur du monument, avec la décoration du mihrab et la sculpture sur bois de la chaire __ que se sont attachés les auteurs de ces récits de voyages. Cette règle de priorité souscrite, le voyageur s'intéresse aux détails de la vie urbaine mais sans en épuiser le sujet, car l'inventaire est souvent incomplet. On s'attache tantôt à dépeindre les marchés ou sont regroupés les revendeurs et les artisans et, tantôt, on s'arrête à l'urbanisme des villes, construites d'une façon telle que les diverses ethnies et communautés religieuses soient séparées les unes des autres. De toutes manière, on recherche la curiosité, le lieu insolite, la différence, se concentrant sur les détails qui font perdre de vue les aspects généraux et les connections. La ville est en quelque sorte dépersonnalisée pour répondre à un prototype qu'on répète à l'envi .

Ainsi on peut remarquer que ces voyageurs, préoccupés qu'ils étaient par la vie urbaine, ont été aveugles à la vie rurale et bédouine. Ils sembleraient même véhiculer cette idée chère à Ibn Khaldûn que le nomadisme est hostile au progrès et que les bédouins ruinent l'économie de la ville et dissolvent l'ordre social. Ibn Jubayr regrette, chaque fois qu'il constate qu'une ville est mal tenue , que ce soit à son « cachet bédouin » qu'elle le doive , et Ibn Battûta fustige les exactions des Khafâja qui sont la cause de la ruine de Koufa.

Mais l'intérêt que les voyageurs ont porté au milieu n'équivaut pas à l'attention qu'ils ont accordée aux hommes qu'ils ont rencontrés. Il faut remarquer, en premier, que ce n'est pas le petit peuple __ qui formait pourtant le gros de la population urbaine __ qui occupe le devant de la scène. Si ces auteurs font allusion aux marchés des villes pour en décrire les embarras, critère de l'opulence, ils ne s'arrêtent pas sur la nature du travail artisanal ou même ils font parfois l'inventaire des métiers exercés, mais en une sèche énumération. En revanche, ils accordent une large place aux hommes de Dieu dont ils ont recherché la fréquentation .Juristes , ascètes, derviches, ermites sont pour eux autant de modèles d'une société idéale en conformité avec la loi religieuse ; ils sont en outre les -parole des primés, les conseillers des grands et la conscience des princes, en somme des types idéaux de conduite. Ce voyageur qui est musulman déteste les innovations et il apprécie l'ordre .Comme il a été formé-on dirait aujourd'hui posture pour ne reconnaître le réel qu'à partir d'une norme contraignante, la vision qu'il en prend est souvent troublée .Du coup, il a tendance à canoniser l'usage reçu et à écarter ou à réprouver pas conforme à l'univers religieux auquel il appartient. En revanche, tout ce qui s'en approche, il le repère -ou le reconnaître -et n'hésite pas à le louer. C'est donc ses propres traditions qu'il prend comme « gabarit » et c'est à partir de celles -ci qu'il prend comme de valeurs : traditions musulmanes en relier, puis arbres et enfin, celles qui lui viennent de sa propre ethnie .En somme, le modèle de référence est la tradition, de même que le droit se réfère au Coran et à la sunna. Le voyageur n'est jamais plus heureux que lorsqu'il se trouve en sûreté dans un monde bien ordonné, persuadé que l'obéissance aux lois conduit au salut.

Il faut aussi souligner que ces auteurs de rihla se sont toujours tenus à l'écart de la société des infidèles .La première raison en est probablement l'impossibilité de communiquer avec eux, ce qui peut être porté à leur décharge. L'utilisation d'interprétés n'était pas toujours facile, ni même heureuse car il restait souvent entre deux langage une certaine incompréhension. Mais, probablement, ont-ils été aussi empêchés de rechercher cette communication par un sentiment de répulsion à l »égard d'hommes qui étaient à leurs yeux -par force - des barbares puisque 'ils ignoraient l'islam , ses lois et ses interdites, sentiment auquel se mêlait une prévention .Devant ces autres , on mesure qu'ils ont éprouvé une espèce de réaction d'autodéfense : ceux -ci n'allaient -ils pas -s'ils les fréquentaient -argue de leur égalité avec eux ?Persuadés - par conviction plus que par orgueilleux leur supériorité , ils ne pouvaient pas envisager de se mettre dans une position désavantageuse .Il faut cependant reconnaître, en dépit des jugements de valeur qu'ils ont pu porter soit à l'encontre de musulmans fraîchement convertis et encore attachés à leurs traditions de mécréants, soit à l'égard des infidèles -que le récit fait souvent la preuve d'une certaine largeur de vue.

Les auteurs de ces récits de voyage se ressemblent pour le culte qu'ils portent à la différenciation .En effet, ils cherche à mettre en relief la variante, c'est -à- dire le trait curieux qui échappe à la norme, et ils ne prennent en compte que l'extraordinaire .Ils passent furtivement du réel à l'imaginaire, grâce à la confusion délibérée que suscite l'insolite dans des thèmes qui paraissent pourtant naturels .Ils exagèrent, et le réel se transforme ainsi en prodige. Ce n'est d'ailleurs pas toujours inconstitutionnellement que le merveilleux est créé, l'irréel naît souvent d'un fait insolite qu'on n'explique pas , ou bien d'un fait étrange parce qu'il tranche sur l'ordre prédominant d'une série. Aussi la description des pays et des villes n'est intéressante aux yeux des voyageur et des lecteurs que par ses curiosités. Ces auteurs ont peut-être acquis un savoir grâce à leur découverts, mais ils n'ont jamais tenté de réfléchir sur les lois qui régissent l'humanité parce qu'il fallait divertir le lecteur à tout prix et, par le moyen du merveilleux qui n'a pas de frontière précise avec le réel, essayer de s'attacher un public.

Ces voyageurs sont aussi doués de qualités semblables qui ont fait d'eux d'intrépides explorateurs : curiosité toujours en éveil, observation, esprit d'aventure, résistance étonnante devant à la durée et à l'inconfort des déplacement, fatalisme tranquille devant les vicissitudes du sort, spontanéité d'expression mêlée parfois à de la naïveté.

Enfin, dans ces relations de voyages, le niveau de langue est intermédiaire entre l'expression littéraire et populaire, ce que J.Fùk appelle le moyen arabe ; les structures morphologiques et syntaxiques sont simplifiées en restant toutefois inscrites dans le cadre de la langue écrit. L'arabe dont usent ces auteurs est celui de la communication, qui ne répugne pas aux emprunts lexicaux aux dialectes ou même aux langues étrangères. Toutefois, sur tant chez Ibn Jubayer et Ibn Battuta , il reste des morceaux de bravoure.

Rredevables à l'adab : le style devient recherché et l'expression affectée ; on voudrait, alors, embellir le trivial pour se hausser au niveau de la culture idéale. La différence entre ces auteurs vient de l'espace et du temps dans lesquels ils se sont déplace. Ces rihla couvrent deux aires géographies : celles des pays islamiques, ou Dàral-Islam (Arabie, Syrie, Irak, Iran, Egypte, Afrique du Nord, Andalousie), et celle pays moins connus des géographes arabes (Afrique orientale, Mali, Asie centrale, Turquie, INDE ? Sumatra et Java, Chine), voire quasiment inconnus, alors, comme les Malavisés. La première aire avait depuis longtemps le sujet des études de la géographie arabe description ; la peinture qu'en font les voyageurs n'apporte donc que peu de connaissance nouvelles du pont de vue de la topographie .Ibn Fadlân qui suit la route de la soie n'en énumérer que les étapes principales, son véritable voyage commençons à partir de Jubayer et Ibn Battuta, la situation est différente parce qu'ils abordent des pays mythiques tant ils avaient rêve de les visiter :ils ont donc à cour de les présenter à leur lecteurs. Quant aux pays de la second aire, la valeur de la documentation recueillie par ces autres est inestimable puisque original et qu »elle touche à tous les domaines de la vie humaine.

A travers ces quatre récits, on peut étudier l'évolution politique de l'Emporte musulman du IX ou XIV siècle .Les Documentation sur chine et sur l'Inde soulignent un aspect de la puissance économique du califat abbasside avec l'essor du commerce jusqu'en Chine. La mission qui emmène Ibn Fadlân jusqu'aux rives de la Volga donne à réfléchir sur les entreprises hardies du califat abbasside qui bien qu'amorçant son déclin, poursuit son effort de conquête, au moins politique, vers Byzance. Avec Ibn Jubayer, on mesure l'impact de la reconquête musulmane en Syrie et en Palestine sur le royaume de Jérusalem .Le récit de ces victoires estompe le recul musulman en Occident, devant les Espagnols tout d'abord qui peu à peu, reconquièrent leur propre territoire.

Mais aussi en Sicile, qui était à cette époque entre les mains des Normands. Saladin symbolise aussi la victoire du sunnisme sur le schisme fatimide d'Epte. Le Dàr al Islam est désormais assez sur pour qu'on puisse y circuler sans risque, ce qui permet à Ibn Battuta d'accomplir son très long voyage. Cependant la montée en puissance des Ottomans commence déjà à se dessiner en Anatolie et l'Empire mongol est bien près de se désagréger sous les coups de boutoir des nationalismes, en Iran et en Chine.

Nombre de royaumes indépendants apparaissent alors sur les débris de cet Empire ; leur destinée est généralement de coutre durée à cause des luttes d'influence que mènent les princes de ces principautés éphémères .A la lecteur de la rihla d'Ibn Battuta, on pressent la naissance d'un monde moderne. Bien sur, la personnalité de ces voyageurs donne à chacun de ces ouvres son propre cachet. Les marchands et les marins du IX siècle livrent, en vrac, les informations qu'ils ont pu glaner dans leurs voyages avec le souci d'être utiles et, même si leurs remarques manques de continuité et d'organisation, elles intéressent par leur nouveauté. Ibn Fadlân accorde tout particulièrement son attention aux péripéties du voyage et aux gens qu'il rencontre, son rapport s'adressant plus au public qu'on service administratif. La fraîcheur et la spontanéité du discours services par un style sobre et élégant donnent à ce récit la valeur d'un reportage en direct. Quant à Ibn Jubayer, il nous fait voir ce qu'il a vu grâce à son talent pictural et, au nom des exigences de sa foi, il juge, appréciant ou condamnant ce monde qu'il découvre, mais avec la sincérité du croyant . Enfin, si « comme le prétend Hou k 'ieow Tseu, Ibn Battuta est sûrement parvenu à cette limite. Sa rihla est un véritable roman où la diversité, le merveilleux, la recherche du sensationnel côtoient la banalité de la vie humaine, partout la même.

Le lecteur occidental doit aborder la lecteur de ces journaux de voyage comme s'il se préparait, lui -même à partir pour l'Orient .Et comme imaginaire, espace où il localise ses rêves et ses émerveillement et lieu où les fantaisies les plus étranges se confondent avec la réalité, son imagination peut s'évader en toutes liberté. Il est alors prêt à partir pour un autre monde et à parcourir un itinéraire dans un autre temps où l'homme et la nature se sont toujours confrontés. Il voyage seul, confronté à lui-même, grâce à son immersion dans un milieu autre que le sien, et, dans ces conditions, conduit au sentiment d'appartenance à la grande communauté des hommes. Mais le lecteur trouvera aussi à se distraire, car le journal de voyage enseigne sans contraindre, fuyant les synthèses objectives, se contentant de décrire et de faire partager des impressions. Ce genre d'ailleurs, par son manque de rigidité, s'apparente tout à la fois au roman, au conte, à l'autobiographie grâce à la diversité que les techniques narratives lui offrent, principalement celle de la discontinuité. Le lecteur peut ainsi partager les destins extraordinaires des héros, faire siennes des histoires prodigieuses, éprouver des émotions fortes et, en rencontrant dans ces récits le romanesque, la passion de la vie aventureuse, le désir de reculer les bornes du connu, il vagabonde, d'autant plus que le merveilleux des faits qui échappent à l'ordre commun et ne sont justifiables d'aucune explication, enchante autant qu'il persuade. Le géographe du Petit Prince avouait ne devoir sa science qu'aux explorateurs et écrire des géographies parce que ce sont les livres les plus précieux : car ils ne se démodent jamais et contiennent des choses éternelles.

PAULE CHARLES DOMINIQUE